mercredi 28 février 2007

"les faits sont sacrés et l'opinion libre" voire... "les faits sont libres et l'opinion sacrée"

L'objectivité du reportage des faits, l'authenticité des informations rapportées au grand public fut une des caractéristiques majeures du journalisme anglo-saxon du XIXème siècle. Dans ce paysage mono média, la neutralité de l'information sur laquelle s'est fondée la notoriété et le succès de ces journaux quotidiens reposait sur la conjonction de l'invention des techniques de reportages (Qui, Quoi, Quand, Où, Comment) à celle d'un phénomène de concentration des quotidiens, qui, pour se départager et conquérir un public grandissant, se sont jetés corps et âmes dans un journalisme dont la maxime était « les faits sont sacrés et l'opinion libre ».

A l'époque, la presse détenait le monopole de l'information, d'actualité, et quotidienne et cette « intégrité » journalistique à rapporter les faits s'est accompagnée par le formidable développement de réseaux de correspondants locaux, de techniques de collecte et de transmission de l'information dont le Times, fut la locomotive vers 1850. Au cours des dernières années du XIXème, certains journalistes allaient caractériser ce que Matthew Arnold appela « le nouveau journalisme » : une présentation plus claire, une plus grande diversité des rubriques rendant le journal plus agréable à lire.

Il est intéressant de noter quelques similitudes avec la presse gratuite d'aujourd'hui et, pour les divergences, remarquer qu'elles s'opposent comme si elles s'étaient presque inversées avec le temps. Les caractéristiques communes pourraient être le contexte d'un marché, certes mono média à l'époque et plurimédia aujourd'hui, hyperconcurrentiel, un traitement des faits, neutre et objectif dans leur reportage, une mise en page réinventée, une clarté dans la présentation des informations, une diversité des rubriques d'information avec un grand nombre d'entrées, des techniques nouvelles d'échanges d'informations à l'échelle du monde entre les différents journalistes.

Cependant, les divergences sont nettement plus marquantes : À l'indépendance de la presse britannique à l'égard des pressions du pouvoir et de l'argent s'est instituée une dépendance totale à l'égard de l'argent – la publicité. Mondialisation oblige, au souci de rapporter une « information-maison » et « la plus proche du fait » s'est substitué le report d'une information fournie par les trois grandes agences de presse mondiale. Et surtout, à la volonté de « non conformisme » dont fut animée cette presse anglo saxonne se substitue aujourd'hui, de la part de la presse gratuite, un conformisme et une neutralité politique qui aurait sans doute effrayés Thomas Barnes ;-)

C'est qu'entre temps, la presse a non seulement perdu le monopole de l'information et le partage dorénavant avec la radio et la télévision mais en plus, la variété des informations et les manières dont elles sont utilisées par les citoyens ont radicalement changées. L'information d'actualité, celle qui éclaire sur la société dans laquelle nous vivons s'est simplifiée, vulgarisée, s'est transformée en « actu ».

La presse européenne est ainsi passée d'une presse d'idées et d'analyses au XIXème à une presse d'information et d'immédiateté au XXème et « nous entrons aujourd'hui, avec la presse gratuite, dans une presse de service, comme aux Etats-Unis*. » Ainsi, la demande d'information de la part des jeunes auxquels répondent les gratuits est de proposer une actualité quotidienne brute, vidée de tout commentaire, neutre et sans opinion. A la question de savoir pourquoi payer une information qui « vaut autant » que celle lue, vue ou entendue partout ailleurs et gratuitement, il convient donc de ne pas répondre. La question n'est même pas de bon sens, elle se fonde sur un non-sens : celui de mettre sur un pied d'égalité « tous les traitements de l'information ».

Cependant, l'enjeu du journalisme de la presse du XIXème est le même que celui du journalisme d'aujourd'hui : « le combat sans fin pour accroître les capacités de chacun à communiquer l'expression de sa pensée ou à accéder à l'expression de la pensée d'autrui**. » Mais dorénavant, l'acte d’acheter son quotidien ou certains hebdomadaires revêt une exigence de qualité et de profondeur d’analyse à laquelle les journaux gratuits ne peuvent et ne veulent accéder. Comme le dit Ignacio Ramonet du Monde Diplomatique, la maxime s'est inversée : Les faits sont sacrés et l'opinion... libre...

En d'autres termes, vive la suspicion et merci la presse payante !


* Christian Delporte, Entretien, journal l'Humanité – du 6 juin 2006 / « Pour résister, la presse a besoin de plus d’analyses »
** Francis Balle.- Médias et Sociétés. - Paris, Montchrestien, collection Précis Domat - 2005, 728 pages.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

AU delà du changement de la presse, il y a egalement un changement au sein des redactions.
Nous sommes passés de journalistes artistes, philosophes, ecrivain,aventuriers, litteraires à des journalistes artisans, petites mains

Jack Fischlum a dit…

Mais encore ?! :-)

Anonyme a dit…

http://fr.news.yahoo.com/12062007/326/qu-est-ce-qui-attire-le-plus-et-coute-le.html